27.05.2008

la poésie à l'oeil, nue ?

cet article a été publié dans le numéro 138 (mai 2008) de la revue Décharge. J'y tiens depuis plus de dix ans une chronique intitulée "à l'oeil nu"

 

 

Rebondissant (comme on dit) sur la récente enquête menée dans la revue Décharge par Claude Vercey à propos des changements de pratiques poétiques liées à l’irruption de l’informatique et d’internet, distrait par l’air du temps seriné par un certain Chris Anderson, rédacteur en chef du magazine Wired de son état, alerté enfin par la morosité du marché du livre dont j’ai quelque raison désormais d’être plus intimement pénétré, je me posai dernièrement de drôles de questions sur l’avenir de la poésie dont je veux faire ici état, non pour trancher en un sens ou un autre, ma réflexion n’en est pas là, mais pour susciter, peut-être, d’enrichissantes réactions et contributions de lecteurs (enrichissantes n’étant, pour le coup, pas le mot idoine).

 

Tout d’abord, que dit Chris Anderson ? C’est évidemment plus compliqué que ça puisqu’il a écrit tout un livre sur le sujet, mais en gros, d’après lui, l’avenir de l’économie serait au gratuit et il s’appuie entre autres sur l’internet pour étayer son propos. Décharge n’est pas le Café du commerce ni la cafétéria d’HEC, je me bornerai donc à la poésie en formulant l’hypothèse suivante : y a-t-il encore une raison de vendre des livres de poésie, des revues de poésie, et si oui, qui doit payer ? On voit tout de suite l’imbrication des domaines économique et philosophique dans cette question (non ? tant pis, je vais vous faire un dessin).

 

La poésie est-elle un travail et si oui, celui-ci a-t-il un coût ? Nul doute qu’écrire exige un effort, du temps, de l’énergie, des compétences mais tout cela est-il aujourd’hui rémunéré ? Combien de poètes vivent de leur poésie ? Ne sont-ils pas nombreux qui se considèrent payés d’être publiés ? On remarquera que cela ne date pas d’hier. Et pour ceux qui touchent des droits d’auteur, combien n’ont que cette seule source de revenu ? Parlons des critiques, des illustrateurs, des chroniqueurs… Que celui qui se fait payer dans Décharge lève la main. Et reconnaissons que le premier bénévole de l’histoire est en général le revuiste lui-même, l’éditeur, qui ne ménage ni son temps ni son énergie (et parfois ses fonds propres) pour que perdure l’aventure. On peut le déplorer mais la pratique est si ancienne, si générale, si communément admise qu’il paraît hypocrite de revendiquer pour la poésie le statut social de « travail ». Encore heureux qu’il ne faille pas payer pour être lu (ce fut le combat, jamais terminé mais néanmoins efficace, du CALCRE et de Jacmo en particulier).

 

Il y a bien sûr le coût de fabrication, de diffusion, de transport dont on peut parier qu’il n’ira pas s’amenuisant pour les publications papier (encore que l’impression numérique ait bouleversé la donne ces dernières années). Mais c’est là qu’intervient l’internet. Sur la toile, ces coûts tendent au zéro pour une efficacité bien supérieure : une revue virtuelle ne coûte rien, est disponible immédiatement dans le monde entier et touche beaucoup plus de monde, de lecteurs, qu’aucune revue papier actuelle, si prestigieuse soit-elle. Bien sûr, je ne suis pas naïf au point de croire à la réelle gratuité du virtuel. Je sais bien que ce qui y paraît gratuit est en réalité payé par d'autres,... ou par les mêmes mais autrement. N'empêche. La confrontation n’est pas à l’avantage du livre, de la revue papier. De là à imaginer qu’il leur faudra nécessairement baisser les prix…

 

J’entends déjà l’objection majeure (d’autant mieux que je la formulai naguère à Claude Vercey). Le salut du papier viendra de la qualité, de l’exigence, face à la production beaucoup plus aléatoire de l’internet. Certes, mais chacun constate que la qualité d’écriture sur certain sites web n’a rien à envier au papier. En matière de critique, l’équivalence est déjà une réalité. Quant au fameux plaisir du feuilletage, à l’hédonisme tactile, olfactif, voire auditif, rappelons-nous l’assurance des disquaires qui croyaient n’avoir rien à craindre du MP3.

 

Plus grave, le papier payant risque le baiser de Judas des poètes eux-mêmes et cela nous ramène aux considérations psycho-philosophiques. Étant entendu que le poète ne désire pas s’enrichir avec sa poésie (à moins d’être fou), le seul salaire de son travail qu’il est en droit d’exiger, est la possibilité d’être lu par le plus grand nombre, non pas le vaste et vulgaire monde je vous le concède, mais le plus grand nombre tout de même de lecteurs éclairés et amateurs. Or les croyez-vous si indécrottablement rétifs à l’outil informatique ces amateurs qu’ils ne puissent aller chercher, et trouver !, leur plaisir sur la toile ? Quand les meilleurs auteurs feront le choix, on ne peut plus légitime, de la publication sur internet, quelle prérogative restera aux revues, aux livres ? Ils vous, ils nous, cèderont un texte de temps à autre, par amitié, par nostalgie, mais l’essentiel de leurs efforts ira à séduire les lecteurs là où ils sont déjà. A moins de revendiquer par l’absurde le petit nombre, trié sur un volet purement financier, comme gage de qualité.

 

Je ne dessine pas ce sombre tableau pour le plaisir. Je ne suis pas masochiste. Retour à la case Anderson et… Jacmo qui, dans une récente Revue du mois sur le site de Décharge, rappelait l’aventure controversée de la revue Poésie1. 1 pour 1 franc, autant dire symbolique, aventure dont il reconnaît, même de mauvais gré, qu’elle fut réussie, c’est-à-dire que la poésie n’y perdit pas son âme. Les coûts de fabrication, de diffusion, de vente du papier restant incompressibles, la question sera donc à (court) terme, si l'on souhaite continuer à publier des livres, de trouver une solution pour faire endosser ce coût par quelqu’un d’autre que le lecteur, lequel, ayant d’autres choix possibles pour lire de la poésie, ne sacrifiera plus longtemps à la coutume désuète de l’achat, de l’abonnement. Vous en doutez ? Regardez du côté de la presse généraliste. Les gratuits, des sites d’information aussi sérieux que Rue89 ou Mediapart (avatars respectivement de Libé et du Monde) leur taillent des croupières. Alors, la publicité ? Une prise en  charge par les institutions ? Des partenariats à inventer, avec les bibliothèques, les librairies, l’éducation nationale, pourquoi pas les garages ou les épiceries ? Après tout, les poètes eux-mêmes ont trouvé depuis longtemps le moyen de se faire payer leur contribution gratuite (ou quasi) au livre, lequel est devenu un argument promotionnel, une notoriété, pour monnayer lectures, rencontres ou ateliers, qui eux rémunèrent. Les musiciens aussi, qui vendent de moins en moins de disques, concurrence du téléchargement oblige, dont ils s'accomodent en en escomptant la notoriété qui remplira les salles de concert. Ce n'est donc pas, en réalité un problème d'artiste, de créateur, mais un défi pour le commerce et l'édition (de disques, de livres). Le revuiste, l’éditeur devront trouver à leur tour. A la fois leur équilibre financier (qui va payer ?) et moral. Car le livre, dans cette hypothèse, sera bien plus un produit d'appel, une incitation à consommer autre chose, une lecture publique par exemple, qu'un objet qui est sa propre fin. Et la question qui tue : quelle sera la place du libraire là-dedans ?

 

De toute façon, la poésie n’a jamais eu vocation à être mesurée à l’aune de l’argent : « mettez-moi pour 15 francs de poésie, il y a un vers de trop, je vous le laisse ? » L’importance d’un poète n’a jamais été proportionnelle à son compte en banque. Les poètes sont les premiers à refuser cet étalon insultant. Si Untel « vend », c’est que sa production ne vaut pas tripette. Pourquoi faudrait-il alors s’arcbouter à cette idée qu’une poésie achetée vaudrait mieux qu’une poésie offerte, qu’un lecteur payant serait plus noble que l’autre ? Peut-être ne savons-nous pas encore faire et diffuser des livres à l’œil, (quant aux revues, il en est de gratuites qui sont assez séduisantes, Du Poil aux Genoux, pour n’en citer qu’une) mais ayons au moins la volonté d’y parvenir. Inventons une nouvelle économie du poème.

 

Bien sûr, j’attends avec impatience vos objections car j’aimerais me tromper.

Commentaires

Bonjour Alain,

Je voudrais apporter quelques précisions, réflexions.

Tout d'abord, il convient de réaffirmer qu'écrire n'est pas un métier ! Ecrire n'est pas une profession ! Dans le cas présent, la rémunération rétribue une œuvre de l'esprit. Aussi je crois que le terme "travail" est mal employé. L'écriture est à mon sens plus proche d'un "état" (tout comme il a pu l'être pour les politiciens s'efforcent toujours de modifier cet "état passagé" pour s'arroger de véritable "carrière" politique : augmentation des rémunérations, rentes à vie, etc.).

Primo Lévi s'expliquait très clairement sur le sujet : Il était chimiste - et le revendiquait -. Telle était sa profession. L'un ne devant pas se substituer à l'autre, mais se nourrir l'un l'autre.

Pour en revenir à Internet, cet outil permet, en espérant que chacun en maîtrise les aspects techniques de base, à l'auteur d'être en lien direct avec son lecteur à l'époque de la dématérialisation tout azimut. Ce qu'est en train de produire cet outil, outre qu'il offre l'illusion du "tout gratuit", est la suppression d'acteurs qui, en situation précaire - en l'occurrence précarité économique pour le milieu qui nous intéresse -, deviennent autant d'intermédiaires qu'une rationalisation économique de l'activité poussera vers la sortie...

Hier, les éditeurs se sont séparés des imprimeurs (au début des années 1970) avec le premier choc pétrolier.
Aux États-Unis, Amazon commence à proposer des services d'impression à la demande directement aux auteurs, sans contrat, si ce n'est économique sur le retour financier (50% ! de droit !). Quel éditeur peut rivaliser avec un tel système appuyé par une telle capacité de prescription ?

Ceci dit, je pense très sincèrement que la poésie occupe toujours une place à part dans le domaine littéraire et qu'elle est plus indépendante du support que ne l'est la "littérature".

Je te rejoins parfaitement lorsque tu dis que c'est la qualité qui sauvera le métier d'éditeur, et donc la création : Il délivrera la profession de nombre de publicateurs sans ligne éditoriale. L'exigence devra se trouver dans la relecture systématique pour un ouvrage sans faute, dans la maquette qui doit être maîtrisée, offrant ainsi une belle qualité de lecture, loin des formatages des ouvrages issus de l'impression à la demande, la maîtrise du façonnage avec une connaissance accrue des possibilités techniques pour la réalisation d'un ouvrage particulier, plus la connaissance d'une gamme de papier bien plus étendue, des réalisations de couvertures irréprochables (trop de publications pêchent à ce niveau rendant la diffusion délicate. Or le livre est LA véritable carte de visite de l'éditeur).

Nous sommes contraints de nous professionnaliser davantage, de tendre vers un artisanat de la réalisation du livre et de nos rapports avec les auteurs (et les libraires). La réponse est très probablement dans la proximité, dans la relation humaine. Pourtant, aujourd'hui et même à un niveau très local, la quarantaine d'éditeurs de Bourgogne ne représentent pas 1% du chiffre d'affaire de n'importe quelle librairie de cette même région ! Cependant, la poésie ou la littérature n'ont pas les contraintes géographiques de diffusion qu'un éditeur régionaliste rencontrera très rapidement.

Les petits éditeurs n'ont pas, dans les trente dernières années, contribué au bénéfice des très grandes enseignes comme la FNAC.
Aussi, l'aspiration par internet des flux financiers se fait au détriment de ces très grands commerçants (Cf. problème de la FNAC et de son site internet qui prenait des parts de marché à ses propres magasins). Ce déplacement des flux touche-t-il à la micro-économie de la plupart des maisons d'édition de petites et moyennes importances ? Ce n'est pas sûr du tout. Par contre, je conviens qu'il opère une transformation dans les habitudes d'achat des lecteurs, et dans leur recherche d’informations.

Toujours est-il que la poésie est morte vingt fois et qu'elle a rejailli autant de fois de ses cendres.
Comment l'accompagner sans être porté au tableau des pertes?

Ecrit par : Dave | 28.05.2008

Bonjour Alain,
J'aime bien ta polémique, car c'est de ce bouillonnement que jaillira des idées nouvelles... On peut et rêver et se tromper, on a le droit, n'est ce pas... En d'autre temps j'avais émis l'hypothèse que c'est parce que la poésie ne se vendait pas qu'elle se portait bien... Paradoxe, paradoxe quand tu nous tiens... Imaginons un seul instant que la poésie se vende bien... Paul Lou Sulitzer se serait mis à versicoter... Ouf, il n'en est rien... C'est donc de l'art pour l'art... détaché des filtres de la production... et du seuil de rentabilité. Une fois pour toute l'argent est banni de ce marché... Génial... on peut écrire ce qu'on veut et pas de diktat à l'horizon de directeur commercial...
Qui c'est bien connu quand il entend le mot culture sort sa calculette... tout aussi efficace qu'un Luger.
oui je vais revenir sur ton blog Alain... Mais par pitié pas ce vert caca d'oie affreux... sobriété, simplicité efficacité, noir et gris et tu verras que les clichés sortent bien mieux...
Bon vent à Rhubarbe et au poil à gratter...

Ecrit par : Saïd Mohamed | 28.05.2008

nous sommes d'accord, Said : la poésie ne se vend pas, ne rapporte rien, et c'est tant mieux (pour toutes les raisons que tu dis). Pour autant, sous forme de livre, elle coûte. Il y a là un déséquilibre comptable. D'accord avec toi encore : ce n'est pas le problème de la poésie, pas celui des poètes. Mais peut-être, rapporté à l'Internet, finira-t-il par être celui des éditeurs de poésie, des revuistes. Je veux dire, plus encore qu'il ne l'a toujours été depuis Poulet-Malassis et ses aïeux.

Ecrit par : alain | 28.05.2008

Bonjour et félicitations pour avoir ouvert ce débat.

Pour moi, internet est plus que cela pour les auteurs. C'est un accès à un éventail de lecteurs plus large certes, mais surtout c'est la diffusion de leurs oeuvres rapidement sans passer par la galère de la pesée puis le timbrage de l'enveloppe destinée à l'éditeur, l'attente angoissée de son avis, puis son refus non argumenté (la fameuse "ligne éditoriale"...). Et ces frustrations plusieurs fois répétées ont tendance à aigrir...

Alors j'ai presque renoncé à chercher un éditeur. Les visiteurs de mon blog (entre 50 et 80 tous les jours) laissent leurs commentaires, certains s'abonnent même pour recevoir mes nouveaux poèmes par mail. Mais bon, soyons franc, je reste quand même un peu désolé de ne pouvoir ajouter à mes recueils une dernière page comme :

"L'édition originale de cet ouvrage, achevé d'imprimer le 25 juin 1990 sur les presses de l'Atelier Graphique à Limoges, pour le compte de Rougerie Editeur à Mortemart (87) a été tirée à :
1000 exemplaires sur bouffant,
20 exemplaires numérotés sur vélin de Lana."

Quel beau poème...

N'hésitez pas à venir découvrir les miens et me faire part de vos critiques sur http://dheudre.over-blog.com

Ecrit par : denid | 29.05.2008

Une certitude, même en faisant payer les livres, sans subventions ou ventes de droits, on ne peut pas, à notre niveau, équilibrer les comptes. La petite édition, face au net, est éphémère, illusoire, transitoire... Je ne sais quel adjectif est le plus adapté. Transitoire, sans doute. Et la grande édition (voir la vente aujourd'hui d'éditis) uniquement préoccupée de rentabilité. C'est quoi écrire encore, dans tout ça ?

Ecrit par : Jean-Louis Ughetto | 30.05.2008

tes parallèles avec les gratuits de la presse nationale me semblent pertinents ; surtout que, dans les faits, la poésie est déjà "gratuite" par essence.
Chaque poète - acceptons le terme (le définir serait passionnant, mais déborderait ce cadre !) - s'il n'est pas "fou", n'écrit pas depuis lulure pour "en vivre", mais bien parce qu'il a mis le dit-di (doigt) dans cette forme d'expression et "ne peut faire autrement" (dixit Tardif,
encore). Son acte est donc "gratuit". Ce qui présente l'avantage de ne jamais l'inféoder aux annonceurs, ni à qq mode(s), ni, non plus, ne l'oblige à épouser une idéologie, pensée unique ou autre...
Mais, ayant bossé 15 dans de grands journaux et Radio, en Allemagne, j'ai eu l'occasion d'être (fort bien) payé - y compris pour tel ou tel poème, entretien, etc. - et, depuis que je suis revenu en France, je collabore à de nombreuses revues ; or mon constat va plus loin que celui que tu fais brièvement : les revues-papier ne continuent d'exister (et de quel tirage exact ? Décharge, comme les autres...) que grâce aux auteurs qui sont, aussi, souvent, abonnés dans des formules de "soutien" (souteneurs ? je rigole, c'est l'inverse), qui achètent souvent des numéros, en sus de leur abo', qui sont sollicités pour donner des notes, notules, compte-rendus... (je pense d'ailleurs, pour ma part, arrêter ce sport-là bientôt) - et qui n'ont, le plus souvent, que peu à dire lors des réunions de "comités de lecture" souvent univoques.
Ce n'est donc plus seulement de la part de ces "collaborateurs" acte gratuit : c'est aussi un peu du mécénat, beaucoup de bénévolat - et j'en passe.
Pardon d'avoir été un peu long, mais tu concluais en précisant que tu espérais te tromper. Je pense, après 30 ans de "pratique", des 2 côtés du Rhin, que tu es encore très mesuré, limite optimiste. La poésie n'est pas (pas plus que l'éducation ou la santé) un "bien de consommation" ; pas encore...
Alors, oui : vive le site Internet "gratuit" (je connais, entre autres : delitdepoesie, zen-evasion, labellemerdure ; les blogs, c'est autre chose, ils restent des carnets intimes accessibles, mais non ouverts) voici donc, à grands traits (je rentre d'une réunion scolaire stérile sur mise en place nouveaux prog's et suppression samedi matin...), mon "opinion".
bien attentivement,
jm

Ecrit par : Jean-Marc Couvé | 30.05.2008

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