28.05.2008

éditer pour coucher

Pourquoi éditer ? Je ne vous ferai pas le coup de l'altruisme, de l'abnégation, du don de soi (de son temps, de son argent, du reste de ses cheveux chatain). Pas plus n'invoquerai-je la mission sacrée, l'effacement au service d'une cause supérieure qui serait l'art (dans sa version postérité, en particulier). Non que ce fussent billevesées ou prétentieuses postures. Au contraire. Ces raisons-là sont si communes qu'on dira qu'elles vont de soi, qu'elles sont bien la moindre des choses.
 
Mais, rapportées à l'essence même de l'homme, je ne connais que trois raisons d'agir :
  • Pour manger. La note précédente dit assez combien peu l'édition nourrit. N'y pensons plus.
  • Pour se défendre, éloigner un danger, effrayer un rival, pour survivre. L'édition peut certainement jouer ce rôle. On édite pour se singulariser, marquer son territoire, déposer ses précieuses crottes dans le maximum de points de vente, intimider les concurrents. Pour dire JE (ou nous, si l'on est une école, un cercle d'amis, une congruence d'intérêts...) Du haut de son catalogue on toisera les autres en manifestant par de suggestives mimiques combien peu on les tient en estime. Si l'on est vraiment fort, cela fonctionne assez bien.
  • Pour séduire et, in fine, se reproduire. C'est clairement mon projet, nonobstant les doutes sur l'efficacité de l'entreprise. Car il n'est pas certain que brandir, mettre en avant, un bel étalon pour séduire l'autre si ce vocable cache un féminin, une lionne si c'est l'inverse, ait jamais produit le résultat escompté dans la longue préhistoire de l'humanité. J'imagine que dans la plupart des cas, c'est l'étalon en question (disons, l'auteur, pour en revenir à la littérature) qui raflait la mise. Dans le reste des cas, la belle devait s'enfouir en pouffant. Peut-on séduire en éditant, non pas ses propres textes (mélange des genres qui fausse les données du problème) mais en constituant petit à petit un catalogue ? Editer est-il un acte de création ? Une oeuvre ? L'éditeur est-il, peut-il se considérer comme un agrégateur de textes, délocalisant sa production, sous-traitant son écriture pour ne se concentrer que sur l'assemblage final ? D'Eric Losfeld, d'Hubert Nyssen, de Jérôme Lindon ou de tel ou tel de leurs auteurs, si l'on excepte les figures emblématiques, lesquels ont séduit ?
Je ne suis évidemment pas de cet acabit, n'en ai la prétention que le soir, au secret de mes draps ramenés sur ma tête, mais disons que c'est mon ambition. Séduire les lecteurs en me montrant dans toute ma richesse, tantôt drôle, tantôt tragique, ici poème, là roman. Une seule voix n'y saurait suffire. La roue du paon en sa parade nuptiale a mille couleurs. Editer, c'est dessiner à travers les mots des autres le paysage de son imaginaire intime, c'est un autoportrait in progress. C'est, au sens propre, se reproduire sur la page blanche. Aucun de mes livres n'est de moi, n'est moi, mais tous ensemble, ils me signent. J'édite pour coucher. Pour me coucher, pour l'instant, le soir, en accord avec moi-même, m'illusionnant peut-être d'avoir créé.

Commentaires

aveugle et hypocrite, en plus.
aveugle : ton séducteur, cher moi, ne se différencie en rien de l'effrayeur, de l'éloigneur de rival. Tous deux disent JE, veulent être vus, veulent que leurs pages les représentent. Et hypocrite, car là où l'effrayeur marque son territoire et martèle son torse bombé à la force du poignet, le séducteur s'arrange pour piquer les plumes des autres, s'en parer. Est-ce tellement mieux, dans l'esprit de la chose ? Cher Je, avoue que tu n'as aucune idée de pourquoi tu édites des livres.

Ecrit par : alain aussi | 28.05.2008

pas d'objections majeures, Alain, à formuler. Qq réflexions, en vrac.
Ton article qui brosse le portrait d'un éditeur "idéal" lorgnant davantage du côté d'un Lindon ou Losfeld que d'un Fixot ou Lagardère me touche. Il me renvoie aux bons (ou moins
bons) moments auprès de l'ami Chambelland.
Qq souvenirs, sans nostalgie, qui me permettent de varier les points de vue.
Guy, homme debout par excellence, privilégiait l'aventure
(humaine), avec découragements, au bout, des dettes à sa mort - les contacts humains seraient ce qui me manquerait le plus, si nos écrits ne devaient plus être lus : échangés/confrontés que via nos pc !
Guy tendit, en tant qu'éditeur, vers cette sorte de "catalogue" vers quoi tend ton propre travail, je crois. Tes réflexions bien articulées me rappellent aussi une discussion, souvent reprise, riche et impossible à clore définitivement, avec JC Tardif.

Ecrit par : Jean-Marc Couvé | 30.05.2008

Pourquoi éditer ?

Cette question, « Pourquoi éditer ? » me renvoie à une question que je me suis posé récemment au sujet d’Harald Szeemann, le commissaire d’expositions d’art contemporain : « Pourquoi exposer ? ». Un débat dans les milieux de l’art – surtout à la suite de la dernière Biennale de Lyon –, a conduit certains à reprocher à ses organisateurs de se considérer comme des artistes. Dans cette perspective, les commissaires d’exposition prétendraient faire acte de création en montant une exposition. Ne se trouve-t-on pas, de plus en plus, devant un bel exemple de confusion des genres ? Cette problématique dépasse le cadre de manifestation artistique. Elle met en lumière un débat au sujet de la présentation des œuvres d’art qui s’apparente, par bien des points, à celui de la présentation de livres.

En art, le commissaire d’exposition joue d’abord un rôle de découvreur, d’explorateur. Il choisit des travaux et rencontre des artistes. Il révèle au public des œuvres ou un aspect inaperçu de l’une ou de l’autre. Il le fait avec une idée d’ensemble, une sensibilité, des connaissances venues d’un parcours personnel, qui lui permettent de monter une exposition, c’est-à-dire de présenter des œuvres dans la scénographie qui lui semble la mieux adaptée. Il effectue une action pédagogique, il rassemble des matériaux autour d’un thème ou d’un artiste (ce que montre en général le catalogue).

Remplaçons « exposition » par « maison d’édition », « commissaire d’exposition » par « éditeur », « œuvre » par « livre ». Que constatons-nous ?

L’éditeur est aussi un découvreur, il rend visible un livre – il peut même l’avoir suscité – ; il réalise des collections à partir de quelques idées, de sa sensibilité littéraire et des moyens qu’il parvient à réunir (et d’abord des moyens financiers). Dans les deux cas, l’acte de création (conservons pour l’instant cette expression) intervient à des niveaux différents : celui de l’écrivain (de l’artiste) qui produit un livre (une œuvre d’art), celui de l’éditeur (du commissaire d’exposition) qui rend visible, trouve un public à une production littéraire ou artistique.

Autrement dit. L’acte créateur de l’écrivain ou de l’artiste, c’est la racine, la source ; celui de l’éditeur ou du commissaire d’exposition, c’est plutôt (pour s’en tenir aux métaphores) le canal. Dans le premier cas, la création, quand elle est vraiment création, est le plus souvent sauvage, dérangeante, voire incomprise : elle bouscule les conformismes, les lieux communs dominants ; elle recèle un potentiel subversif, suscite beaucoup de malentendus. Dans le second cas, on met en œuvre une stratégie pour toucher un public. On choisit de choquer, de séduire, d’intoxiquer, de susciter un débat. On travaille avec le nombre, à l’intérieur d’une société, avec les contraintes d’une économie : il s’agit d’atteindre des lecteurs, des spectateurs, des consommateurs. On passe de l’un au multiple, de l’ombre à l’étal (si je peux me permettre cette formule). Et l’on connaît le danger. Décider d’inverser le flux pour vendre, produire à partir du nombre et de l’immédiat, devenir de nouveaux marchands du temple (certains sont maîtres de cette « fast-culture » qui devient un « good business »).

En fait, aux deux niveaux mentionnés (artiste/écrivain, commissaire/éditeur), circule une énergie créative qui atteint le lecteur ou le spectateur. Ne les oublions pas. Spectateurs et les lecteurs font aussi les œuvres. Surtout à une époque où l’on a l’impression de perdre le réel – un processus accéléré par la consommation sans frein. Au bout du compte, beaucoup de gens contribuent à transformer un livre en œuvre (je ne les ai pas tous cités). Cela ne peut que rendre modeste au sujet de chacun des acteurs de ce théâtre du monde (qui devient vite, dans certains cas, un vaudeville par inflation d’ « ego ») – paradoxe d’une société où chacun n’aspire pas seulement à l’égalité, mais aussi (surtout ?) à être « reconnu ».

Peut-être, dans ce grand jeu – avec, parfois, ses cartes truquées –, convient-il de se poser la question du rôle de chaque acteur. Pas à la manière dont le font les économistes à la petite semaine, ceux qui raisonnent en termes binaires, ou tout simplement ceux qui veulent vendre un bouquin comme on vend une paire de chaussures. Mais en partant de la trilogie qu’il est facile de distinguer : pour la littérature, écrivain, éditeur, lecteur ; pour l’art, artiste, commissaire d’exposition, spectateur. J’ai la faiblesse de penser que cette trilogie constitue le schéma fondamental qu’il est nécessaire de repenser constamment pour essayer de faire avancer les choses.

Ecrit par : Alain Jean-André | 31.05.2008

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