29.05.2008
big bang, big crunch
Chacun a entendu parler du modèle cosmologique du Big Bang. Beaucoup savent que son pendant théorique est le Big Crunch, contraction après expansion, et vice-versa en une conception d’éternel retour, de « plus ça change, plus c’est la même chose ».
Rapporté à la situation du livre et de ses avatars numériques et virtuels, on pensera spontanément vivre une phase d’expansion : voilà qu’avec internet, le livre s’enfle et se répand à l’infini, quitte à se dématérialiser, à disperser sa matière mais c’est pour la bonne cause, l'essaimage du vide des consciences avides de lire. On nous dit assez que la toile est un forum, une foire de la communication tous azimuts. L’internet ouvre des horizons, élargit le cercle, multiplie les connexions, toutes métaphores expansionnistes.
Et si c’était l’inverse ?
Il y eut un temps où l’auteur, avant d’écrire, devait apprêter son support, tailler sa plaque de marbre, cuire sa tablette d’argile, fabriquer son parchemin ou son papier. Après quoi, il copiait son texte et, l’opération terminée, il rangeait son « livre » sur une étagère de sa bibliothèque personnelle et passait au suivant. Il était son seul véritable lecteur. Des philosophes d’Athènes aux troubadours du Moyen-âge, la communication, la transmission était essentiellement orale. Au Moyen-âge (sans doute avant), des copistes entreprirent de multiplier les exemplaires du livre originel. De l’hébreu, de l’araméen ou du grec au latin, ils se firent traducteurs. Avec l’invention de l’imprimerie, le processus s’accéléra. Des professions intermédiaires apparurent : imprimeurs, colporteurs, libraires. La glose s’en mêla et les critiques, lecteurs spécialisés, passeurs non de l’objet mais de son contenu, firent la preuve de leur utilité. Petit à petit, l’auteur s’éloigna du lecteur. Tout cela prit du temps. Au 19e siècle encore, les éditeurs étaient à la fois imprimeurs et libraires. Mais enfin, vaille que vaille, le livre se diffusait, dans l’entourage, la ville, le pays, le monde. Il restait cher et les lecteurs n’étaient pas nombreux. L’ouverture des bibliothèques publiques après la Révolution, Les progrès de l’instruction, l’apparition du concept de livre de poche, du livre économique, élargirent le cercle. Dans les années 60, 70, 80, l’univers du livre était à son point d’expansion maximal, on rêvait d’une culture pour tous. De l’auteur au lecteur, il mettait à contribution des dizaines de métiers, artisans, industriels, plus ou moins concernés par le contenu mais qui en vivaient : illustrateurs, graphistes, photocomposeurs, typographes, soldeurs, distributeurs, caristes, maquettistes, correcteurs et bien sûr, éditeurs.
Avec l’avènement de l’informatique, des métiers commencèrent à disparaître. On n’eut plus besoin de clavistes (Ah ! les fameuses NDLC de Libé !), bientôt les typographes furent au rencart, Bill Gates proposa des compositions clé-en-mains, des correcteurs d’orthographe, des textures et un dictionnaire de synonymes. L’imprimante crachait ses pages. Puis vint l’internet. On n’eut plus réellement besoin de critiques, le livre allait directement au consommateur qui, bouche à oreilles aidant, se faisait son meilleur passeur. Avec les textes en ligne, c’est l’éditeur et son filtre qui devinrent superfétatoires, l’imprimeur et ses délais, son seuil minimum de tirage. Les libraires souffrirent. En quelques années, le nombre des intermédiaires entre auteur et lecteur a fondu comme peau de chagrin. Aujourd’hui enfin, l’auteur configure sa box ADSL, fait le ménage sur son blog perso et y aligne soigneusement ses textes rédigés avant de passer au suivant. De temps à autres, lui ou un de ses amis va scander des vers dans un café du coin. Le lecteur est redevenu auditeur.
Vous avez dit Big Bang ?
20:48 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



Commentaires
un grain de sel à moudre: de 1955 à aujourd'hui, on aurait dépassé la quantité de titres publiés de Gutemberg à 1955.
Ecrit par : Werstink | 31.05.2008
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