07.06.2008
l'ami attentionné
Au sens premier, un blog n’est pas autre chose qu’une page blanche, un cahier vierge, prêt à accueillir nos réflexions, notre expression au fur et à mesure sans difficulté particulière de nature à en freiner les manifestations. Or les pages blanches, les cahiers, les journaux intimes n’ont pas attendu l’âge informatique pour titiller nos velléités d’écriture. D’où vient qu’un blog, alors, se montre plus pressant, plus exigeant que les cahiers à spirales d’une histoire pas si ancienne ? La réponse est bien sûr le lecteur, réel ou supposé, constaté ou escompté. Quand le cahier à spirales n’avait pas vocation à être lu par d’autres avant une décision du scripteur, lequel en constatait l’achèvement et entreprenait délibérément des démarches de publication dont l’issue était en outre incertaine (à moins d’une célébrité préalablement acquise, fut-ce dans d’autres domaines), le blog est un cahier à ciel ouvert, une page volante que n’importe qui pourra consulter à tout moment.
Cette possibilité de lecteur change radicalement la nature du support d’écriture. Avec le cahier, la page blanche, voire le fichier stocké sur mon ordinateur, je suis dans une démarche d’expression, d’élaboration lente, de maturation. Avec le blog, je communique. Dans le premier cas, seul ce que je finis par dire, écrire, importe. Dans le second, ce sont les silences qui deviennent signifiants : que devient Kewes ? écrit-il toujours ? est-il malade, parti, mort peut-être ? Ce silence constaté et précisément mesuré par les dates de mises à jour est forcément signifiant : il n’a pas le temps, il nous prépare quelque chose de plus vaste, il est découragé, il hésite, il n’a plus rien à dire. Qu’un visiteur se pose réellement ces questions est sans importance, tout se passe dans la main du scripteur lequel veut à toute force éviter les erreurs d’interprétations : non je ne suis pas mort, mais en ce moment je n’ai rien de particulier à dire, alors je vais le dire, dire que je ne dis rien, simplement pour rassurer et surtout détromper ceux qui penseraient autre chose. Peut-être aussi pour donner le change.
Car si je constate n’avoir pas écrit une ligne dans mon cahier depuis des semaines, je puis aisément m’arranger avec moi-même. Je n’écris pas mais l’œuvre s’élabore dans les limbes d’une rêverie qui va son chemin. Avec l’internet et le lecteur possible, je ne peux pas jouer au plus fin. La preuve est là : ce site n’est plus mis à jour depuis le. De sorte que l’un des premiers effets des blogs littéraires est de forcer le scripteur à écrire. Ici comptent pour rien les mille pensées, les projets, les scénarios, les histoires complètes échafaudées dans l’imprécis des jours, les mots évanouis avec l’endormissement dont, s’il n’en reste effectivement rien au réveil, on conserve la flatteuse impression d’avoir eu une vie intellectuelle. Sur le blog, rien, encéphalogramme plat. Il n’a rien écrit, il n’a pas pensé. L’internet et ses milliers d’internautes virtuels jouent donc le rôle de cet ami attentionné dont tous les écrivains rêvent et qui vient demander régulièrement où on en est. Quand avec le cahier à spirale j’étais seul à pouvoir m’accorder des délais, à comprendre et excuser mes silences, à ne pas en tirer de conclusion défavorable, le regard extérieur de cet ami me met les points sur les i. Si tu te prétends écrivain, écris. Prouve-moi que tu l’es encore. L’internet est un ami inventé, un ami exigeant. Je lui dois de ne pas le décevoir. Le blog fait écrire mais fait-il l’écrivain ?
Se pose la question de la valeur de ce que cet ami nous pousse à mettre noir sur blanc et à publier. Dans le flot d’idées qui me viennent et que j’oublie aussi vite, faute de les avoir notées, il y a sans doute de bonnes choses. Mais d’autres aussi ne méritaient pas mieux que cet oubli. Certaines enfin ont indéniablement leur intérêt conjoncturel mais qu’en sera-t-il dans un mois, dans dix (sans parler de la fameuse postérité) ? L’écriture, réelle ou virtuelle, celle qui s’imprime sur mes carnets comme celle qui reste dans ma tête, se donne le droit au revirement, à l’annulation, à la reprise, au travail. La mise en ligne est toujours définitive. Ce qui vaut, comme ce qui ne vaut rien, y est présent à égalité de visibilité, d’importance.
Dans l’écriture ordinaire, disons d’autrefois, je suis seul responsable de mes choix. Je décide de ce qui me paraît important, abouti. Avec le blog, j’ai tendance, poussé par la nécessité d’exister, à déléguer cette responsabilité au lecteur. Je mets tout en ligne, le meilleur comme le pire, à charge pour le lecteur, de trier le bon grain de l’ivraie, de chercher les pépites dans la boue du fleuve. Je lui délègue d’oublier mes errements et de retenir mes fulgurances. Je lui laisse même l’aune. N’est-il pas après tout le meilleur juge de ce qui lui plait à lui ? De quel droit le priverais-je de quelque chose qui lui agréerait ? Les historiens de la littérature se délectent des manuscrits d’écrivains, traquent les ratures, soupèsent les corrections et à l’occasion, estiment que la version invisible, celle que l’auteur n’a pas souhaité publier était supérieure à celle qui parut. Avec l’internet, c’est la même chose, en plus facile. Le lecteur remontant le fil des articles postés, retrouvant les versions préliminaires d’un poème, d’une pensée mise en ligne, est à chaque instant en état de choisir sa version préférée, celui qu’il préfère, de moi aujourd’hui à moi avant. Car l’internet n’efface pas, n’oublie pas.
Choisissant de mettre en ligne sur ce blog mes réflexions concernant l’écriture et l’édition, c’est en réalité à moi-même que je m’expose. Tel que j’ai été, fut-ce très transitoirement, dans l’imprécision, l’erreur, la faiblesse d’un moment. Je nous mets tous côte-à-côte, tout ces moi que je fus et que je suis, moustachu, bourru, altier, désemparé, plein d’énergie ou las, et l’internaute invisible derrière la glace sans teint de son écran, cherchera à m’identifier, à retrouver le coupable.
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