08.06.2008
Une question de vie ou de mort
Éditer un livre, c’est d’abord tuer un manuscrit. Ces mots que l’auteur portait en lui, qu’il reprenait mille fois, modifiait, réagençait, biffait, ajoutait, cette œuvre vivante, voilà que l’éditeur la lui confisque et la fige à jamais dans l’écrin d’un livre. Bien sûr, il sera possible d’y revenir, mais les rééditions « revues et corrigées » restent rares car risquées et onéreuses. Dans la grande majorité des cas, un livre publié est un manuscrit mort.
Publier un texte en ligne, à l’inverse, c’est le maintenir, parfois artificiellement, en vie. Un texte en ligne peut toujours être repris, corrigé, allongé. Suffit de se connecter au site hébergeur, de fournir le mot de passe et de cliquer sur « modifier », voire d’écraser une version ancienne par la nouvelle. L’artifice peut confiner à l’acharnement thérapeutique quand, refusé par tous les éditeurs de la place, l’auteur ne peut se résoudre à tourner la page, passer à autre chose, oublier ce manuscrit dont on lui dit qu’il ne vaut rien. Il cherchera alors à passer outre, à le proposer malgré tout aux lecteurs, préférant imaginer que le monde entier se trompe à son sujet plutôt que lui. Mais même s’il ne l’a jamais proposé à quiconque, même si le texte est de qualité, il n’accèdera pas à la mort glorieuse du manuscrit imprimé pour la seule raison que la publication en ligne n’est jamais définitive. C’est d’ailleurs la qualité principale du net littéraire que de donner à lire des works in progress, des écritures en cours, symptomatiquement des journaux sous forme de blogs, dont l’internaute guette les suites, lesquelles témoignent tout à la fois que l’auteur vit encore, écrit encore, et que son manuscrit n’est pas achevé.
Mais à quoi bon tuer un manuscrit ? Pourquoi diable rechercher la finitude, l’achèvement par l’impression ? En premier lieu, comme dit plus haut, pour pouvoir passer à autre chose, commencer autre chose. Mais aussi, et peut-être surtout pour permettre au lecteur d’entrer en scène et de jouer son rôle de réanimateur. Car quand un manuscrit meurt, un livre naît, et sa mise au monde est l’œuvre, au sens artistique du mot, du lecteur. Chaque lecteur d’un livre le ressuscite par sa lecture, lui donne une identité, une histoire, un imaginaire, hybrides, lui insuffle sa propre vie. Cela, il ne pourrait le faire avec un texte en ligne parce que celui-ci ne se laisse pas faire, ne lui appartient pas, il bouge encore et il se défend. Un livre est un masque souple abandonné à l’éventaire d’une boutique. On l’achète, on le vole ou quelqu’un vous le donne, vous l’offre, peu importe, mais ce masque vous le collez sur votre visage et il prend peu à peu vos traits, vous l’habitez, vous l’animez. Un texte en ligne est un visage et ce n’est pas le vôtre.
Voilà à mon sens la principale différence, et elle est de taille, entre les deux types de publications, papier et virtuelle. On remarquera que ce n’est que par exception qu’un auteur choisit la publication en ligne au détriment du livre qu’on lui proposerait. C’est qu’il sait bien, l’auteur, qu’un texte vivant reste incomplet, infini. Toute œuvre littéraire a besoin du lecteur pour exister, prendre ses sens. L’auteur initial, celui qui signe, s’il ne peut abandonner la défroque de mots, outre qu’il s’en trouvera perpétuellement encombré et empêché d’enfiler d’autres tenues, interdit au lecteur (bien malgré lui, d’ailleurs) de prendre le relai d’écriture. Il le sait si bien qu'il n'a de cesse de solliciter les éditeurs pour l'aider à tuer son texte.
A l’inverse, l’internet littéraire est un outil merveilleux pour qui veut mener son écriture à bien, la développer, la poursuivre, la parfaire. Le regard de ses correspondants (eux-mêmes impuissants à agir) l’aide à préciser son propos, à le reformuler. C’est précisément ce que je disais dans la note précédente : l’internet est cet ami attentionné qui intervient avant le livre, pour aider et inciter à sa rédaction. Il n’est pas le lecteur après le livre, car il n’y a jamais d’après sur le net, rien qu’un interminable présent. L’après, c’est l’au-delà du manuscrit, que l’auteur ne connaîtra jamais, c’est le livre qui s’est détaché de lui, qui se réincarne dans des vies étrangères, des lecteurs.
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Commentaires
Cher Alain,
Cette évocation de Barthes à peine retouché "Ecrire, c'est tuer, tuer le texte en nous pour ne plus y revenir" me touche beaucoup, tout comme ta réflexion sur l'acte de création et la distanciation qui doit s'opérer inexorablement, obligatoirement, vis-à-vis de sa réalisation.
Pour prendre un exemple extrême à fin d'illustration, je me poserais la naïve question suivante :
"La Joconde appartient-elle encore à Léonard de Vinci ?" L'œuvre ne s'est-elle pas affranchi du créateur, n'a-t-elle pas atteint sa maturité seule ?
Le livre ne s'éloigne en rien de cet état.
Le moment le plus agréable est lorsque l'auteur redécouvre un de ses propres textes tout en s'interrogeant sur cet étranger qu'il est devenu pour lui-même.
Au plaisir,
Dave
Ecrit par : Dave | 16.07.2008
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