27.06.2008
les dieux esclaves
Les mythes et les religions foisonnent de dieux-esclaves. De Sisyphe ployant sous le poids du monde, qu’il porte pourtant, à Jésus lavant les pieds de ceux qui viennent lui rendre hommage, sans oublier ces divinités domestiques que sont les génies des lampes, convoqués à volonté pour réaliser les désirs les plus insensés de celui qui les possède et que ledit génie appelle « maître », l’ambivalence est permanente. Le pouvoir assujettit.
Sans avoir l’âme autrement religieuse, et moins encore mégalomane, je ne peux m’empêcher d’établir un parallèle avec le rôle d’éditeur que je me suis choisi. Car enfin, comment ne pas entendre les fantasmes les plus fous, les rêves de gloire, les espoirs de rédemption que je cristallise ? Tous ces manuscrits qui m’arrivent par la poste ou qui me sont glissés dans les mains en tremblant, au hasard d’une rencontre sur un marché, un salon du livre, je me donne le pouvoir exorbitant de leur donner vie ou de les rejeter dans le néant, et avec eux, à leurs auteurs. Ma lecture, au vrai pas plus fine qu’une autre, ni plus juste ni plus attentive et certainement moins complaisante, on la sollicite, on la réclame, on l’exige au nom de la chance que je dois donner à chacun. D’elle dépend un pur bonheur que ceux qui n’écrivent pas ne peuvent imaginer, ou une amertume dont on ne connaît pas mieux l’insondable profondeur.
Et tout ça pourquoi ? Parce que j’accepte d’avancer quelques sous pour faire fabriquer un livre ; parce que j’accepte de consacrer mes soirées, mes nuits, mes fins de semaine à tenter de les vendre ; parce que je mets mes capacités de conviction et d’enthousiasme au service d’une cause, l’œuvre, qui m’est radicalement étrangère ; parce que je tends à l’auteur un miroir dans lequel il se voit meilleur. Parce que le Tout-Puissant éditeur accepte de se faire serviteur de l’auteur. Un serviteur dévoué, c’est-à-dire discret et efficace.
Je sais bien que ce n’est pas MA lecture qui importe mais celle des lecteurs, anonymes et par là même innombrables, que mon activité suscite, au moins dans le rêve de l’auteur. Ma lecture n’importe qu’à l’ami intime qui place en moi sa confiance. L’auteur d’un manuscrit s’accommoderait bien de me berner, si cela pouvait me conduire à publier son livre. Il lui suffit que je m’illusionne de sa qualité, que je me convainque à tort de la nécessité de m’engager plus avant. Bien sûr, si mon admiration est, non pas sincère puisqu’elle l’est toujours quand j’accepte de publier un livre, mais justifiée, cela ne sera que plus agréable, plus valorisant et au final plus tranquille car la mauvaise conscience, à la longue, peut vous pourrir un plaisir usurpé mais, à défaut, on fera avec. Après tout, personne ne m’oblige, on n’est pas responsable de mon aveuglement, de ma stupidité. Si le livre se vend à dix mille lecteurs conquis, qu’importe que l’éditeur au plus profond de lui-même se soit trompé ? On n’écrit pas pour plaire à Gaston Gallimard mais aux lecteurs de Gaston Gallimard, à Poulet-Malassis mais aux lecteurs, actuels et futurs, de Poulet-Malassis.
Plutôt qu’un dieu, je ne suis qu’un homme de paille qu’il importe de se mettre dans la poche, un intermédiaire, un messager dont on se fiche qu’il comprenne la parole qu’il doit transmettre. L’éditeur n’est pas le but mais le moyen. Médium cependant nécessaire. En témoignent les frustrations que génère l’autoédition, l’édition en ligne et plus encore, l’édition escroquée, le compte d’auteur. Quand bien même le livre se vendrait, se lirait, s’admirerait, s’il est mal né d’une opération douteuse ou seulement solitaire, « cela ne vaudrait pas », « serait de la triche. » Or je ne fais rien de plus que de m’occuper des aspects les moins nobles de la création : corriger quelques maladresses, fabriquer, apprêter, transporter, livrer, vendre… Les deux actes vraiment importants, concevoir et recevoir, appartiennent en propre à l’auteur et au lecteur. Alors ? L’homme de paille serait dieu tout de même, doté en tout cas du pouvoir de rendre sacré ce qui n’est après tout qu’un assemblage plus ou moins bien fagoté de feuilles ? Les mots sont les mêmes écrits à la main dans un cahier d’écolier, imprimés et rassemblés par une reliure à spirale, mis en ligne ou réunis sous une couverture, payée ici par l’auteur là par un inconnu, l’éditeur. Mais cette dernière seule fait un livre, avant même qu’il ait rencontré son premier lecteur. Pouvoir capital, responsabilité écrasante puisque, pour de multiples et misérables raisons (l’argent, le temps, un vague sentiment humain), tout ne peut pas devenir livre.
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Commentaires
Alain,
Je connais la solution à ton problème... Ne publies que les auteurs morts... Ils sont plus faciles à gérer... pas d'égo, pas à te crier dans les oreilles parce que t'es qu'un petit éditeur et qu'ils rêvaient de best sellers... Cool les gars... Vous avez tout le temps devant vous... D'ailleurs que je vous publie ou pas c'est pareil pour vous... Alors zen... pas de faux espoirs, la télé c'est fini pour vous... votre chance vous l'avez eu... quelle tranquillité... je t'assure... un boulot de rêve dans ces conditions...
Ecrit par : S..... | 16.09.2008
des morts, des morts, mais ça ne court pas les rues, les morts ! (sauf les nuits de pleine lune, et encore, on ne comprend pas bien ce qu'ils disent). En plus, en bientôt quatre ans, JAMAIS, je n'ai reçu de manuscrit d'un mort. Ceci dit, ma porte leur est ouverte. Mais s'ils me réclamaient des droits d'hauteur ? Je ne pourrai jamais les leur accorder. Non, les morts, tout compte fait, ça n'est pas un bon plan. Peut-être les pas encore nés ? Vais y réfléchir...
Ecrit par : alain | 16.09.2008
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