31.07.2008

Tuyaux de captation


Au départ était le tuyau. Câble, fil, fibre ou satellite, peu importe la forme, il était le tuyau par où passait l’info, la matière de la Toile. Cela fit et fait encore pas mal d’argent. Des ingénieurs conçoivent, des techniciens installent, des manœuvres manœuvrent. Mais moins. Ça eut payé. Puis il y eut le gate-business, traduisez les fournisseurs d’accès. Car il fallait naturellement payer pour entrer dans le tuyau. Abonnements, forfaits, illimités, on a tout essayé. Ça eut payé. Parce que, à quoi servait d’aller dans le tuyau s’il n’y avait rien à y voir et surtout, à y faire ? Parallèlement à la fourniture d’accès, les Free, Orange, Alice et autres Club-internet fournirent alors le scaphandre et les palmes des pages-perso, des espaces de stockage et d’échange. Un peu comme on trace les zones de baignades en bord de mer, avec drapeau, maître-nageur et surveillance de la protection civile. Voici votre carré, investissez-le et amusez-vous. Ça eut payé. D’autant qu’il ne manquait pas de belles nanas à poil à y mater. Mais bon, le sexe à l’œil, ça va bien pendant cinq ou dix ans, mais y’a pas que ça dans la vie. La Toile avait désespérément besoin de contenu pour son contenant. Les conteneurs mirent leurs plus fins limiers sur la question. C’est que le contenu, ça ne court pas les tuyaux. C’est long à fabriquer, d’une rentabilité incertaine, et surtout, à renouveler sans arrêt. La pub était dans les starting-blocks mais il faut bien mettre quelque chose autour, un peu d’excipient QSP pour la faire passer. Soudain, l’un des limiers, le plus fin sans doute, eut l’illumination : « Bon sang, mais c’est bien sûr, nous les tenons les cons ! Y’a qu’à proposer aux utilisateurs du web de le remplir eux-mêmes. » Ce fut le Web 2.0 et l’émergence des contenus mutualisés. Sur You-tube, les visiteurs venaient voir ce qu’ils y avaient mis eux-mêmes, sur Wikipedia, lire les informations qu’ils y avaient entrés, sur Facebook, rencontrer les nouveaux amis qu’ils avaient eux-mêmes invités, sur maint site littéraire lire les textes qu’ils avaient tapés la veille. Le trafic s’engorgea rapidement, et tout cela A L’OEIL. Les conteneurs se frottaient les mains. Les cons tenus n’y voyaient que du feu. Suffisait d’invoquer la liberté de créer, le village mondial, la communication tous azimuts. Mais voilà qu’à force de se les frotter, les mains des conteneurs s’asséchèrent. Certes, tout ça ne coûtait rien mais ça ne rapportait pas tripette. On se consulta, on tourna la question dans tous les sens et l’idée émergea presque en même temps dans les yeux dont les regards venaient de se croiser : « Non ! ça marchera jamais ! Qu’est-ce qu’on risque ? Faut enrober. C’est qu’une question de packaging, et ça on sait faire, vu que les tuyaux c’est un peu de l’enrobage. On n’a qu’à commencer petit, faire un test dans un trou paumé.» On vit alors un « éditeur » danois vendre à leurs propres auteurs, un tirage papier de l’encyclopédie Wikipédia qu’ils avaient écrite (à l’œil, pour mémoire). C’était ça le filon ultime du tuyau. Vendre le contenu qu’on avait obtenu gratuitement à ceux qui l’avaient donné. Si ça passe, demain, on vendra leurs propres poèmes aux poètes, leurs musiques aux musiciens de garage, leurs films aux youtubés, leurs mails aux épistoliers, leurs CV aux chômeurs. L’obligation d’acheter n’est-elle pas le pendant économique naturel de la liberté de donner ?
Feue la Pensée universelle n’a pas fini de se retourner et de se gondoler dans sa tombe.