30.03.2009
l'instant suspendu
C'est un moment très spécial que celui où arrivent de l'imprimeur les cartons d'un nouveau livre. Car ce livre qu'on a rêvé avant de le penser, qu'on a mille fois relu, dont chaque virgule devrait être en place, ce livre le voilà enfin réel, existant et... irréversible. On feuillette, fébrile le premier de la pile, d'abord rapidement pour s'assurer de l'ordre d'assemblage des cahiers (manquerait plus qu'il commence à la page 47 !), puis plus attentivement par carrotages aléatoires. Pas de coquille ? Pas de saut de page impromptu ? De défaut d'encrage ? Non, rien (quand tout va bien, évidemment). Vous vous risquez à un deuxième examen avec un autre exemplaire, considérez, peut-être hativement, que tous les autres sont du même acabit. Vous submerge alors une onde d'exaltation très égoïste (et d'autant plus délicieuse) : ce livre, qui existe donc, vous êtes le seul être au monde à l'avoir vu. Bien sûr, il y a l'imprimeur aussi et j'imagine qu'il éprouve lui aussi quelque chose, mais à cet instant, assis par terre dans le couloir au milieu des cartons éventrés, vous le comptez pour quantité négligeable. Il en voit tant passer... Tandis que vous... Le temps est comme suspendu, vous êtes dans un monde parallèle.
Germe alors une idée absurde, une idée folle comme celles que génère le Démon de la perversité d'Edgar Poe (vous savez bien : face au précipice, se dire qu'on pourrait sauter, que ce serait facile, et peut-être "intéressant"). Et si vous ne montriez jamais ce livre à personne ? Si, vous arrangeant avec l'auteur, vous le fassiez croire à quelque impondérable, quelque impossibibilité impérieuse ? Ce livre qui existe, vous seriez alors le seul à l'avoir vu. L'auteur lui-même... ah, la belle farce !
Et puis, tout compte fait, vous écartez l'idée d'un sourire. Entre nous, même en déployant des trésors d'ingéniosité et de persuasion, même en vous mettant en quatre pour le diffuser, hein, entre nous vraiment, on sera toujours assez peu à le voir... Partageons le privillège.
(A propos, le livre en question, ce 30 mars 2009 est "De l'abime ordinaire" de Ghislain Ripault. Bientôt dans toutes les bonnes librairies. Mais pas tout de suite, quand même.)
21:30 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note



Commentaires
Pas mal l’instant suspendu…Du cœur révélateur , du Poe, oui, mais là encore pas de peau pour l’auteur, à lui les frissons à vif, écorché l’auteur, une fois de plus…Je connais les chiffres dans l’édition : un type sur cinq cents est publié, les autres à la poubelle longtemps avant l’imprimerie…Et, si j’entends bien ce moment spécial de l’éditeur, ces cinq cents ne lui suffisent pas, voilà qu’il rêve d’éliminer aussi l’auteur qu’il a sélectionné !
Ecrit par : marzuolo | 05.04.2009
he oui, le rêve de l'éditeur serait au fond de vivre sans auteur, sans manuscrit, sans libraire, sans livres... Mais non, je déconne.
N'empêche qu'un peu de jardinage au sens propre (enfin, sale) me ferait le plus grand bien au teint. D'autant que la température monte, ces jours ci.
Ecrit par : Alain | 06.04.2009
Ecrire un commentaire