25.01.2009

réponse à moi-même

Mon cher moi (si cher que je me demande parfois si j'ai bien les moyens de me me payer, ou plutôt, si je ne pourrais pas me passer de moi, après tout, on rêve tous de gagner le gros lot, de se payer une Ferrari avec la pin-up livrée avec, et l'on n'en continue pas moins de vivre sans),

en réponse à ton billet d'humeur d'hier (du meurdière ?), je t'invite à méditer cet extrait de la nouvelle "Le dernier regard", de Jean Claude Bologne (ed. Le Grand miroir, 2008) :

"Beaucoup de gens, arrivés à un certain âge, se demandent ce qu'ils ont accompli d'essentiel dans la vie (...). Ils se disent qu'ils n'ont plus beaucoup de temps pour achever ce qu'ils sont venus faire au monde, mais que sont-ils venus faire ici-bas ? Ils ne le savent pas. Chaque entreprise, ils la veulent capitale, de peur de gaspiller le peu de temps qui leur reste. Le peu de temps qui leur reste, ils le passent à s'interroger sur l'oeuvre essentielle à lui consacrer."

Alors, mon bon ?

bien à toi,

moi

 

24.01.2009

l'éditeur est un homme

Sait-on jamais dans quoi l’on s’engage ? Sait-on même dans quoi l’on aimerait s’engager ?

L’édition est une boite de punaises et l’éditeur un pantin désarticulé, masse informe sans énergie, sans volonté, sans dynamique. Chaque nouveau livre qui parait, chaque nouveau manuscrit accepté me fixe au mur, un genou levé, un bras en posture peu académique, un port de tête à désespérer les ostéopathes. Au bout du compte, j’ai l’air d’avoir des projets, je me fixe un avenir en forme de plan comptable. Je suis tenu par mes engagements (et, honnêtement, je crois m’y tenir) mais je ne saurai jamais si, laissé libre de mes mouvements, avachi au sol contre la plinthe, je me fusse élevé par moi seul, mu par une autre nécessité, si j’eusse occupé la place autrement, ailleurs.

Mieux peut-être…

Et l’édition de livres n’est pas la seule activité de l’éditeur. Ici et là, il travaille aussi, rencontre, mange, aime, investit de l’émotion, des sentiments, des intérêts. Il adhère à des associations, accepte des responsabilités culturelles, politiques, syndicales, que sais-je encore ? Punaises que tout cela ? Aussi ?

Délivré de toute obligation, tenu par rien, libre de mes jours et de mes nuits, qu’en ferais-je ? Rien sans doute, c’est probable. Tout au moins dans un premier temps. Mais après ? Je ne le saurai pas.

Editer, c'est refuser de se regarder dans un miroir. Pour le meilleur et pour le pire.

07.11.2008

Un peu de concentration, s’il vous plait

 

 

Le monde du livre est en pleine déliquescence. Le secteur risque l’implosion (ou l’explosion, incapable de différencier ces termes, je ne saurais choisir lequel convient le mieux ici). Tous les jours, des olibrius se targuent d’écrire, des chars d’assaut dégagent à la hâte un « espace culturel », des pignoufs tombés du dernier loft se la jouent critique littéraire, des rastaquouères s’improvisent éditeurs, à tel point qu’un lecteur n’y retrouve pas ses mots.

 

Heureusement, quelques têtes bien penchantes ont pris le problème à bras le corps. Il faut pro-fes-sion-na-li-ser le secteur. Pour apurer le système, concentrer l’attention (et les moyens), il suffit de placer judicieusement quelques garde-fous de nature à protéger le public des nuisances, du bruit sémantique que représente cette incontrôlable diversité.

 

Certaine capitale des Gaules a ainsi eu l’idée d’improviser une fête des livres sous la tente dont seraient explicitement exclus ceux qui doivent travailler pour vivre (quelle idée, aussi !). Restons entre gens de lard, ne tolérons les grouillots qu’en ce qu’ils accepteront de se délester de leur paye à la caisse. En stipulant que seuls pourront exposer les éditeurs en mesure de faire le beau derrière leur stand à l’heure du passage du Conseiller général, de l’adjoint au maire et du localier commis d’office, heure qu’on aura pris soin de placer à un moment où ça trime, le vendredi matin, par exemple, les organisateurs se débarrassent d’un coup de tous les éditeurs du samedi-dimanche (et des nuits de la semaine), de tous les mal fagotés, des hirsutes, des incontrôlables, des pas beaux, des petits tirages.

 

Faute de pouvoir être présent à l’ouverture, Rhubarbe s’est donc vu signifier, par téléphone, trois heures avant le départ du train, et non sans quelque secrète délectation dans la voix, que ses tables réservées seraient démantelées et dispersées afin que le souvenir s’en perde à jamais et que ce n’était pas la peine de venir. Adieu titres de transport, nuits d’hôtels réglées d’avance pour économiser trois francs six sous (quelle mesquinerie, là encore !) et prétention de vendre quelques livres… Faites place aux (vrais) livres !

31.07.2008

Tuyaux de captation


Au départ était le tuyau. Câble, fil, fibre ou satellite, peu importe la forme, il était le tuyau par où passait l’info, la matière de la Toile. Cela fit et fait encore pas mal d’argent. Des ingénieurs conçoivent, des techniciens installent, des manœuvres manœuvrent. Mais moins. Ça eut payé. Puis il y eut le gate-business, traduisez les fournisseurs d’accès. Car il fallait naturellement payer pour entrer dans le tuyau. Abonnements, forfaits, illimités, on a tout essayé. Ça eut payé. Parce que, à quoi servait d’aller dans le tuyau s’il n’y avait rien à y voir et surtout, à y faire ? Parallèlement à la fourniture d’accès, les Free, Orange, Alice et autres Club-internet fournirent alors le scaphandre et les palmes des pages-perso, des espaces de stockage et d’échange. Un peu comme on trace les zones de baignades en bord de mer, avec drapeau, maître-nageur et surveillance de la protection civile. Voici votre carré, investissez-le et amusez-vous. Ça eut payé. D’autant qu’il ne manquait pas de belles nanas à poil à y mater. Mais bon, le sexe à l’œil, ça va bien pendant cinq ou dix ans, mais y’a pas que ça dans la vie. La Toile avait désespérément besoin de contenu pour son contenant. Les conteneurs mirent leurs plus fins limiers sur la question. C’est que le contenu, ça ne court pas les tuyaux. C’est long à fabriquer, d’une rentabilité incertaine, et surtout, à renouveler sans arrêt. La pub était dans les starting-blocks mais il faut bien mettre quelque chose autour, un peu d’excipient QSP pour la faire passer. Soudain, l’un des limiers, le plus fin sans doute, eut l’illumination : « Bon sang, mais c’est bien sûr, nous les tenons les cons ! Y’a qu’à proposer aux utilisateurs du web de le remplir eux-mêmes. » Ce fut le Web 2.0 et l’émergence des contenus mutualisés. Sur You-tube, les visiteurs venaient voir ce qu’ils y avaient mis eux-mêmes, sur Wikipedia, lire les informations qu’ils y avaient entrés, sur Facebook, rencontrer les nouveaux amis qu’ils avaient eux-mêmes invités, sur maint site littéraire lire les textes qu’ils avaient tapés la veille. Le trafic s’engorgea rapidement, et tout cela A L’OEIL. Les conteneurs se frottaient les mains. Les cons tenus n’y voyaient que du feu. Suffisait d’invoquer la liberté de créer, le village mondial, la communication tous azimuts. Mais voilà qu’à force de se les frotter, les mains des conteneurs s’asséchèrent. Certes, tout ça ne coûtait rien mais ça ne rapportait pas tripette. On se consulta, on tourna la question dans tous les sens et l’idée émergea presque en même temps dans les yeux dont les regards venaient de se croiser : « Non ! ça marchera jamais ! Qu’est-ce qu’on risque ? Faut enrober. C’est qu’une question de packaging, et ça on sait faire, vu que les tuyaux c’est un peu de l’enrobage. On n’a qu’à commencer petit, faire un test dans un trou paumé.» On vit alors un « éditeur » danois vendre à leurs propres auteurs, un tirage papier de l’encyclopédie Wikipédia qu’ils avaient écrite (à l’œil, pour mémoire). C’était ça le filon ultime du tuyau. Vendre le contenu qu’on avait obtenu gratuitement à ceux qui l’avaient donné. Si ça passe, demain, on vendra leurs propres poèmes aux poètes, leurs musiques aux musiciens de garage, leurs films aux youtubés, leurs mails aux épistoliers, leurs CV aux chômeurs. L’obligation d’acheter n’est-elle pas le pendant économique naturel de la liberté de donner ?
Feue la Pensée universelle n’a pas fini de se retourner et de se gondoler dans sa tombe.

27.06.2008

les dieux esclaves

Les mythes et les religions foisonnent de dieux-esclaves. De Sisyphe ployant sous le poids du monde, qu’il porte pourtant, à Jésus lavant les pieds de ceux qui viennent lui rendre hommage, sans oublier ces divinités domestiques que sont les génies des lampes, convoqués à volonté pour réaliser les désirs les plus insensés de celui qui les possède et que ledit génie appelle « maître », l’ambivalence est permanente. Le pouvoir assujettit.

 
Sans avoir l’âme autrement religieuse, et moins encore mégalomane, je ne peux m’empêcher d’établir un parallèle avec le rôle d’éditeur que je me suis choisi. Car enfin, comment ne pas entendre les fantasmes les plus fous, les rêves de gloire, les espoirs de rédemption que je cristallise ? Tous ces manuscrits qui m’arrivent par la poste ou qui me sont glissés dans les mains en tremblant, au hasard d’une rencontre sur un marché, un salon du livre, je me donne le pouvoir exorbitant de leur donner vie ou de les rejeter dans le néant, et avec eux, à leurs auteurs. Ma lecture, au vrai pas plus fine qu’une autre, ni plus juste ni plus attentive et certainement moins complaisante, on la sollicite, on la réclame, on l’exige au nom de la chance que je dois donner à chacun. D’elle dépend un pur bonheur que ceux qui n’écrivent pas ne peuvent imaginer, ou une amertume dont on ne connaît pas mieux l’insondable profondeur.

 
Et tout ça pourquoi ? Parce que j’accepte d’avancer quelques sous pour faire fabriquer un livre ; parce que j’accepte de consacrer mes soirées, mes nuits, mes fins de semaine à tenter de les vendre ; parce que je mets mes capacités de conviction et d’enthousiasme au service d’une cause, l’œuvre, qui m’est radicalement étrangère ; parce que je tends à l’auteur un miroir dans lequel il se voit meilleur. Parce que le Tout-Puissant éditeur accepte de se faire serviteur de l’auteur. Un serviteur dévoué, c’est-à-dire discret et efficace.

 
Je sais bien que ce n’est pas MA lecture qui importe mais celle des lecteurs, anonymes et par là même innombrables, que mon activité suscite, au moins dans le rêve de l’auteur. Ma lecture n’importe qu’à l’ami intime qui place en moi sa confiance. L’auteur d’un manuscrit s’accommoderait bien de me berner, si cela pouvait me conduire à publier son livre. Il lui suffit que je m’illusionne de sa qualité, que je me convainque à tort de la nécessité de m’engager plus avant. Bien sûr, si mon admiration est, non pas sincère puisqu’elle l’est toujours quand j’accepte de publier un livre, mais justifiée, cela ne sera que plus agréable, plus valorisant et au final plus tranquille car la mauvaise conscience, à la longue, peut vous pourrir un plaisir usurpé mais, à défaut, on fera avec. Après tout, personne ne m’oblige, on n’est pas responsable de mon aveuglement, de ma stupidité. Si le livre se vend à dix mille lecteurs conquis, qu’importe que l’éditeur au plus profond de lui-même se soit trompé ? On n’écrit pas pour plaire à Gaston Gallimard mais aux lecteurs de Gaston Gallimard, à Poulet-Malassis mais aux lecteurs, actuels et futurs, de Poulet-Malassis.

 
Plutôt qu’un dieu, je ne suis qu’un homme de paille qu’il importe de se mettre dans la poche, un intermédiaire, un messager dont on se fiche qu’il comprenne la parole qu’il doit transmettre. L’éditeur n’est pas le but mais le moyen. Médium cependant nécessaire. En témoignent les frustrations que génère l’autoédition, l’édition en ligne et plus encore, l’édition escroquée, le compte d’auteur. Quand bien même le livre se vendrait, se lirait, s’admirerait, s’il est mal né d’une opération douteuse ou seulement solitaire, « cela ne vaudrait pas », « serait de la triche. » Or je ne fais rien de plus que de m’occuper des aspects les moins nobles de la création : corriger quelques maladresses, fabriquer, apprêter, transporter, livrer, vendre… Les deux actes vraiment importants, concevoir et recevoir, appartiennent en propre à l’auteur et au lecteur. Alors ? L’homme de paille serait dieu tout de même, doté en tout cas du pouvoir de rendre sacré ce qui n’est après tout qu’un assemblage plus ou moins bien fagoté de feuilles ? Les mots sont les mêmes écrits à la main dans un cahier d’écolier, imprimés et rassemblés par une reliure à spirale, mis en ligne ou réunis sous une couverture, payée ici par l’auteur là par un inconnu, l’éditeur. Mais cette dernière seule fait un livre, avant même qu’il ait rencontré son premier lecteur. Pouvoir capital, responsabilité écrasante puisque, pour de multiples et misérables raisons (l’argent, le temps, un vague sentiment humain), tout ne peut pas devenir livre.